Quitte ou double : Requiem/Impressions de Zafirah

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Écrit par Alex Kain.
Illustré par Marius Bota, partenaire créatif d'ArenaNet.

« Impressions de Zafirah »

1 C'était une vision.

Une promesse... Nous allions gagner.

Ma déesse est morte. Aurene n'est plus. La chaleur de Balthazar a laissé place à un cristal froid et sans vie. Kralkatorrik l'a tuée, et son Stigmate ne va pas tarder à envahir le monde.

Je croyais avoir enfin trouvé... quelque chose. Quelque chose de tangible. Quelque chose de pur, et de bon.

Je le croyais vraiment.

Peut-être qu'entre le moment où j'ai touché le fond et la fin de tout, l'espace d'un instant, j'ai connu la meilleure période de ma vie.

Ou peut-être que cette vision dans laquelle je me trouvais à ses côtés pendant la dernière bataille contre Kralkatorrik était un avertissement, pour me dire de rester à l'écart.

Il n'y a aucun réconfort dans mon avenir. Je ne peux que me tourner vers le passé. Où que j'aille, il m'accompagne toujours.

Le fusil que je porte me rappelle comment tout a commencé.

2 Les premières choses dont je me souviens, c'est le soleil aveuglant, la chaleur étouffante du désert et les cris de ma famille.

Il y a aussi d'autres voix. Des voix profondes, gutturales, qui chantent les louanges de Palawa Joko comme s'il pouvait les entendre de l'autre côté d'Elona. Mes parents, mon frère, ma sœur... Ils m'ont fait sortir avant que je n'aie eu le temps de comprendre ce qu'il se passait, et je me suis retrouvée dans le désert avec pour seuls bagages le fusil de ma mère et un petit sac rempli de munitions. Il était trop lourd pour une enfant, mais pas assez pour ce qui m'attendait.

Ils m'ont dit d'aller me réfugier à Amnoon. Ils m'ont fait jurer de survivre.

Alors j'ai couru, et leurs hurlements ont fini par se confondre avec le bruit des vents du désert qui soufflaient derrière moi.

Je suis allée vers le nord. J'ai traversé la voie du fléau et la Désolation pour m'éloigner de Joko... si une telle chose était possible à Elona. Finalement, je me suis retrouvée face au mur d'os. La porte était gardée par au moins trois douzaines d'éveillés... mais ils n'étaient pas comme les brutes sans cervelle qui ravageaient les fermes et les villages pour asseoir la domination de Joko. Avec eux, la ruse et la raison ne fonctionnaient pas. Ceux qui essayaient de franchir la porte avec une mauvaise excuse ou de faux papiers n'étaient pas jetés en prison.

Ils étaient tués sur-le-champ.

J'ai assisté à une de ces exécutions alors que je m'apprêtais à tenter ma chance. Un pauvre malheureux est passé devant moi, expliquant qu'il avait la permission de sortir comme il faisait partie d'un petit groupe de paysans qui travaillaient de l'autre côté, sur les Rives de l'Elon. Les gardes n'ont eu ni patience ni pitié. Peut-être qu'il faisait vraiment partie du groupe. Peut-être que non.

J'ai compris que seule, je ne franchirais jamais le mur. J'étais prise au piège dans la Désolation.

3 J'ignore combien de temps je suis restée cachée dans la Désolation. J'étais seule avec les quarante-six balles qui restaient dans le lourd sac que ma famille m'avait laissé. Pour l'instant, j'arrivais encore à trouver du gibier, mais une fois à court de munitions, tout serait terminé. Il fallait que je traverse la porte de Joko.

Bien entendu, il y avait des gazelles des rochers. Des anguilles des sables et des dévoreurs, aussi, mais les tirs manqués attiraient l'attention, ce qui était très dangereux. J'ai vite appris à les abattre du premier coup.

Un jour où j'étais particulièrement désespérée, j'ai essayé de manger un limon sulfureux. Je préfère ne pas y repenser.

Si l'un des éveillés de Joko me trouvait, il lui fallait une balle, à lui aussi. Mais mieux valait éviter le gaspillage. J'ai appris à me cacher d'eux.

Quand je n'étais pas en train de chasser ou de chercher un moyen de m'échapper, je me retrouvais seule avec mes pensées. Je ne songeais qu'à ma famille et à tout ce que j'avais perdu.

La ferme, les corvées, l'entraînement au tir le matin... La routine d'une vie simple. Une vie qui n'était plus la mienne.

Évidemment, je voulais faire mon deuil. Je n'avais qu'une envie, c'était de pleurer. Mais je ne pouvais pas me le permettre. Cela aurait demandé du temps. De l'énergie. Autant de ressources que je ne pouvais pas gaspiller. Il fallait que je survive. Que j'aille de l'avant. Je devais atteindre les Rives de l'Elon, l'Oasis de cristal, puis Amnoon.

J'allais encore devoir appuyer trente-et-une fois sur la gâchette avant d'avoir une chance d'y arriver.

4 Trouve ton centre.

Expire.

Ne tire pas. Serre.

5 Le CRAC de la balle. La flamme au bout du canon. La crosse qui vient frapper mon épaule. Et puis, un long silence.

La gazelle des rochers n'apparaissait plus à l'horizon. Elle était morte.

Mais une autre silhouette l'avait déjà remplacée. J'ai cru d'abord à un éveillé. À travers la lunette de mon fusil, je me suis rendu compte qu'il s'agissait d'une Élonienne. Elle portait les plus beaux vêtements que j'avais jamais vus. Elle était en train d'observer la gazelle, de regarder comment elle était tombée. Elle s'est tournée vers moi, m'a fait un signe de la main et s'est assise sur un affleurement rocheux, comme si elle m'attendait.

Cela m'a fait quelque chose. À quand remontait la dernière fois que quelqu'un avait communiqué avec moi ? Des semaines. Un mois, au moins.

J'ai rechargé mon fusil et placé la bandoulière sur mon épaule, pour pouvoir attraper la crosse plus facilement. Si elle essayait de me voler ma prise, je l'aurais dans ma ligne de mire en un clin d'œil.

En me rapprochant, j'ai vu l'effarement qui se lisait sur son visage. Visiblement agitée, elle a secoué la tête en montrant du doigt le cadavre de la gazelle. Les mouches avaient déjà commencé à arriver.

« C'est toi qui as fait ça ? » m'a-t-elle demandé.

« Oui. »

6 « Comment t'appelles-tu, fillette ? »

Je me souviens que ses mouvements étaient précis. Lents. Calculés. Assurés.

Tandis que je me plaçais entre elle et ma proie, elle m'a expliqué que la gazelle n'était pas à moi. Elle appartenait aux bergers qui payaient grassement les Hamaseen pour qu'ils prennent soin du troupeau. Mais il n'y avait pas la moindre trace de condescendance ni de méchanceté dans sa voix. Elle avait juste l'air... impressionnée ? Ou amusée, peut-être ? En tout cas, ce n'était pas la réaction à laquelle je m'attendais.

J'ai insisté : « Je ne sais pas qui sont ces Hamaseen, mais ils n'auront pas ma gazelle. Et vous non plus. »

Alors, elle a souri. « Pas gratuitement », a-t-elle dit. Je m'en souviens bien, parce que j'allais encore entendre ces mots à de nombreuses reprises. Elle m'a demandé qui m'avait appris à tirer comme ça. Je ne lui ai répondu que par mon silence, mais elle a vu quelque chose en moi... Quelque chose que je ne voulais pas montrer.

Elle m'a dit qu'elle comprenait. Qu'elle était désolée.

Je ne voyais pas comment cette étrangère pouvait prétendre me comprendre. Je sentais la rage et la confusion monter en moi. Et puis, elle a prononcé ces paroles : « La porte de Joko. Tu veux la traverser ? »

Pas gratuitement, bien entendu.

Elle prendrait soin de moi. Elle m'aiderait à passer de l'autre côté du mur d'os. Elle oublierait que j'avais abattu sa gazelle.

En échange, je devais mettre mon fusil au service des Hamaseen.

7 Zalambur s'est vite aperçu de mon talent, et il a mis encore moins de temps à trouver un moyen d'en profiter. Il pensait qu'un autre le ferait à sa place sinon. De nombreux Hamaseen demandaient mon aide, mais lui était le seul à l'exiger.

Et Zalambur exigeait le meilleur.

Quand il a vu mon vieux fusil tout abîmé, il n'a rien voulu entendre. Peu lui importait que je puisse toucher tout ce que je voyais à travers ma lunette. Il ne pouvait pas savoir ce qu'il représentait pour moi. Malgré mes protestations, il a remplacé l'arme de ma mère par une neuve portant le symbole des Hamaseen. Sa lunette était deux fois plus puissante, et elle tirait deux fois plus vite, avec seulement la moitié du recul.

Il m'a dit que j'allais en avoir besoin, maintenant que j'étais son Sniper.

J'étais révoltée. Mais en même temps, ça m'a fait plaisir. J'ignore ce qui est arrivé au fusil de ma mère, mais Zalambur m'a expliqué que ça n'avait aucune importance. Ce n'était qu'un objet. Un simple instrument. Un outil dont il fallait se servir, puis se débarrasser.

Le nouveau fusil s'est rapidement avéré utile. Très vite, ce n'était plus du gibier mais des éveillés que j'avais dans ma ligne de mire. Puis des Éloniens que je ne connaissais pas. Et finalement, des Éloniens que je connaissais. À chaque cible abattue, Zalambur s'approchait un peu plus du sommet de la hiérarchie de son peuple.

J'avais le respect des Hamaseen, mais ce respect était mêlé de peur. Malgré tout le pouvoir que Zalambur m'offrait, je n'étais pas satisfaite. Tout semblait comme vide.

Ce n'est qu'après avoir rencontré les Zaishens que j'ai compris ce qu'il me manquait.

8 Autant que je me souvienne, les Six dieux n'avaient pas leur place dans l'Elona de Joko. Jusque-là, je n'avais jamais pensé à eux. Zalambur et les Hamaseen qui l'entouraient n'étaient pas vraiment connus pour leur piété... Quant à mes parents, je ne les ai jamais vus prier aucun des Six.

Alors, quand Zalambur m'a annoncé que j'allais escorter un groupe de prêtres zaishens qui voulaient traverser la porte de Joko pour se rendre de la Désolation aux Rives de l'Elon, comme j'avais essayé de le faire moi-même des années auparavant, je n'ai pas hésité. Après tout, Zalambur avait déjà vendu mes services à toutes sortes de factions éloniennes. Il se voyait comme une sorte de bienfaiteur pour ceux qui étaient oppressés par le joug de Joko. Et il prenait encore plus de plaisir à aider les groupes qui déplaisaient au seigneur Liche.

Mais, en voyant ces prêtres, je me suis demandé pourquoi Zalambur perdait son temps avec eux.

9 J'ai rencontré les prêtres dans une petite grotte entourée de bassins toxiques d'où émanait une odeur âcre, à l'est des Résurgences ulcérantes. Ils étaient huit, tous vêtus d'épaisses robes noires et orange vif. Leur chef, Atsu, portait un couvre-chef en maille qui lui masquait le visage, une sorte de casque décoratif, sans la moindre utilité défensive. Je me souviens d'avoir trouvé ça un peu ridicule.

Pour être honnête, au départ, c'est tout l'Ordre des Zaishens qui avait l'air ridicule à mes yeux. Balthazar était le dieu du feu et de la guerre. Comment vivre avec des valeurs de ce genre ?

Moi-même, j'étais au service de la mort et de la destruction du fait de mon travail avec les Hamaseen, mais ce n'était pas quelque chose que j'avais recherché. Cela ne me définissait pas. Après toutes ces années, même avec le pouvoir et le prestige amassés aux côtés de Zalambur, je n'éprouvais aucun sentiment, hormis la peur que j'inspirais chez les Hamaseen. Je ne serais jamais véritablement des leurs, parce que s'ils s'attiraient un jour les foudres de Zalambur, ce serait précisément à moi qu'il ferait appel pour se débarrasser d'eux. Les gens gardaient leurs distances avec moi. Qui pourrait vivre comme cela ? Qui pourrait avoir un tel idéal ?

Je me trompais. Du tout au tout.

10 Le prêtre, Atsu, a fait une chose que je n'oublierai jamais.

Je venais d'abattre une patrouille d'éveillés depuis les hauteurs des canyons, afin de sécuriser leur route vers le nord. Atsu avait demandé s'il pouvait venir « me voir à l'œuvre ». Comme Zalambur ne voulait pas que je froisse nos clients, j'avais accepté. Une fois sur place, je l'avais ignoré, refusant de me laisser distraire par sa présence.

Trouve ton centre.

Expire.

Ne tire pas. Serre.

11 Le CRAC de la balle. La flamme au bout du canon. La crosse qui vient frapper mon épaule. Et puis, un long silence.

La première fois qu'il m'avait vue tirer, Zalambur avait poussé des cris de joie, parce qu'il savait que j'allais pouvoir servir ses intérêts. Quand aux autres, la plupart du temps, mon talent ne leur inspirait que la peur. Ils savaient que s'ils devenaient une cible, ils n'avaient aucune chance.

Et Atsu ?

Il a prié.

« Loué soit Balthazar pour cette bénédiction. »

Il a prié après chacun des quatre tirs qu'il m'a fallu pour éliminer toute la patrouille.

Mon maniement du fusil avait inspiré de nombreuses réactions, mais personne ne m'avait jamais dit que c'était un don des dieux. J'ai été... prise par surprise. Quand il a vu que je ne le prenais pas au sérieux, il a été déçu. Non pas parce que je rejetais son compliment, mais parce que, pour reprendre sa formule, j'ignorais à quel point j'étais exceptionnelle. À quel point j'étais unique aux yeux de Balthazar.

Quand il a dit ça, j'ai ressenti quelque chose. Au début, je ne savais pas ce que c'était, même si ça me semblait étrangement familier. Une force. Une présence. Avais-je déjà ressenti cela ? Était-ce quelque chose qui avait toujours été en moi ?

Atsu a sorti sa dague de son fourreau et l'a placée dans ma main. Le symbole des Zaishens était gravé en bas du manche. Je ne l'avais jamais vu auparavant. Cela ressemblait à deux ailes enflammées portant une cible.

Il m'a dit que Balthazar souriait à ceux qui agissaient.

À ceux qui allaient de l'avant, sans reculer.

À ceux qui n'hésitaient pas, ni dans la vie, ni sur le champ de bataille.

Et surtout, Balthazar souriait à ceux qui étaient capables de prendre une vie pour en sauver d'autres.

Pour les Zaishens, l'important lorsqu'on tue, c'est de le faire pour protéger le plus grand nombre.

Il ne s'agit pas de faire la guerre, mais de la gagner.

Il ne s'agit pas de prendre une vie, mais d'en protéger d'autres.

Atsu m'a demandé pourquoi je tuais, en tant que Sniper des Hamaseen.

Qu'étais-je devenue ? Était-ce vraiment ce que je voulais ? Était-ce ce à quoi j'étais destinée ?

Non, pas du tout.

En tout cas, je ne le pensais pas. Mais je ne connaîtrais pas la vérité avant bien longtemps...

12 Balthazar.

Les Zaishens m'ont dit que j'étais des leurs et m'ont accueillie à bras ouverts. Selon eux, j'avais été bénie par Balthazar en personne. Et je les croyais. Ce jour-là, je pouvais sentir sa présence. Sa force était tout autour de moi, elle guidait ma main. Je me suis rendu compte qu'elle avait toujours été là, comme l'ombre d'une pensée se cachant dans un recoin de mon esprit. Ce n'est que quand Atsu m'a parlé dans cette grotte sur les hauteurs de la Désolation que j'ai enfin compris quelle était ma vocation.

Alors, j'ai quitté les Hamaseen. J'ai dit adieu à Zalambur. J'ai tout laissé derrière moi.

Mais j'ai gardé le fusil.

Avec Atsu comme mentor, j'ai revêtu l'habit des Zaishens. J'ai appris les paroles que Balthazar a prononcées il y a bien longtemps, quand il a aidé l'humanité à conquérir Ascalon. J'ai appris à écouter sa voix qui résonnait tout au fond de moi, et à la faire parvenir jusqu'à ceux qui ne l'entendaient pas.

Les Zaishens n'avaient pas peur de moi. Ils ne voulaient pas se servir de moi. Ils étaient, c'était tout. Et moi aussi, j'étais. J'étais des leurs. Je faisais partie de quelque chose de plus grand que moi, plus grand que n'importe qui.

J'avais à nouveau une famille.

J'étais une prêtresse de Balthazar.

C'est alors que mon dieu est venu en Tyrie.

13 Je l'ai reconnu.

Dès que je l'ai vu, j'ai su que c'était mon dieu. J'ai su que c'était l'être auquel j'avais voué mon existence. Celui qui m'avait bénie. Celui qui avait donné un but et un sens à ma vie.

Mais quelque chose sonnait faux. Il était grand et imposant, et une forte puissance émanait de lui, mais... ce n'était pas celle que j'avais ressentie toutes ces années auparavant. Sa voix ne ressemblait pas à celle que j'entendais en moi.

Malgré cela, je n'ai pas vu sa trahison venir.

J'ai essayé de trouver des explications. Pendant un moment, j'ai même réussi à me convaincre. Pendant des semaines, j'ai persuadé mes frères et sœurs zaishens de prendre les armes contre le Commandant du Pacte et les créatures stigmatisées.

Je les ai regardés donner leur vie pour rien.

Je ne pouvais pas renier mon dieu. Les voix qui murmuraient autrefois en moi sont devenues plus fortes et plus pressantes. Tout ce que Balthazar demandait, les Zaishens étaient prêts à le lui donner. Nous n'hésiterions pas à tous nous sacrifier pour débarrasser le monde du dragon de cristal.

Les Zaishens se sont joints à l'armée de forgés de Balthazar et sont entrés dans le Désert de cristal. Nous allions détruire Kralkatorrik et sauver la Tyrie de son ignoble Stigmate.

Rien ne pourrait nous arrêter.

Rien, mis à part le Commandant.

14 La garnison d'Argon. C'est là que j'allais faire mon baroud d'honneur.

Je savais que je n'allais jamais tuer le dragon de cristal, mais il fallait que je fasse quelque chose.

En ce lieu, avec l'épée de mon dieu déchu, j'allais finir ma vie comme je l'entendais. En digne fidèle de Balthazar, je mourrais sur le champ de bataille.

J'ai mis mon fusil en joue.

Trouve ton centre.

Expire.

Ne tire pas. Serre.

15 Le CRAC de la balle. La flamme au bout du canon. La crosse qui vient frapper mon épaule. Et puis...

Un bruit métallique qui résonne aux quatre coins du terrain d'entraînement. J'avais vu des dizaines de conteneurs comme celui-ci pendant notre traversée du Désert de cristal. Ils étaient remplis de gaz paralysant. Les forgés les utilisaient contre ceux qui tentaient de nous tendre des embuscades depuis les nombreuses grottes et ruines de la région. Un prisonnier vivant donnait toujours plus de réponses qu'un mort.

Après la défaite de mon dieu et de son armée, le Pacte avait commencé à amasser un stock de leurs armes et de leurs munitions.

J'allais en faire un dernier bon usage. S'ils essayaient de me prendre l'épée, ils finiraient traversés par les balles de mon fusil ou paralysés par les fumées qui envahissaient la garnison.

Tout à coup, un autre bruit retentit dans la cour.

« Si vous êtes là pour l'épée, rebroussez chemin », ai-je crié à l'intrus. « Elle n'est pas pour vous. Partez sur-le-champ, et vous aurez la vie sauve. »

Mais quelque chose clochait... Un seul intrus ? Qui serait assez stupide pour...

J'ai regardé à travers ma lunette.

C'était...

C'était le déicide.

16 L'instinct. Au final, c'est la seule chose qui compte dans un combat. J'étais en colère. J'avais soif de vengeance.

J'ai dit au Commandant ce que je voulais. Me venger du Pacte. Des ennemis de Balthazar. Ils avaient tué mes frères, mes sœurs, et le dieu qui avait donné un sens à ma vie.

Ce n'est que bien plus tard que j'ai compris que ça n'était pas tout à fait la vérité. Je voulais me venger, certes, mais pas du Commandant, du Pacte ou même des ennemis de Balthazar.

C'était avec mon dieu que j'avais des comptes à régler. Avec Balthazar.

Il avait tué mes frères et mes sœurs, les Zaishens. Il nous avait envoyés à la mort. Il nous avait ordonné d'affronter le dragon de cristal. Il nous avait demandé de donner nos vies dans une guerre qui ne pouvait se conclure que par la destruction de la Tyrie.

Le Commandant l'avait éliminé avant qu'il ne puisse tous nous tuer.

Il nous avait sauvés, moi et les quelques Zaishens qui survivaient encore.

Nous avons un autre souvenir de Balthazar. Il nous a aidés à découvrir qui nous étions vraiment. À trouver une famille.

Ma dévotion ne doit pas être brisée par ce qu'il est devenu, celui qui nous a tous trahis.

Ce n'est pas le dieu en lui-même que je vénère. Ce n'est pas sa chair et son sang. Ce qui me donnait la foi, c'était ce qu'il me faisait ressentir... Sa force, son potentiel. Ce potentiel, je l'ai retrouvé chez Aurene.

Jusqu'à ce qu'elle meure.

17 J'ignore combien de temps je suis restée agenouillée devant le cadavre d'Aurene. J'essayais de voir quelque chose. N'importe quoi.

Tout ce que j'avais devant les yeux, c'était mon propre visage qui se reflétait dans les facettes du cristal de Kralkatorrik. J'ai repensé aux heures que j'avais passées dans la garnison d'Argon. Je me suis souvenue de ce que j'avais fait. Les paroles d'Atsu ont à nouveau résonné dans mon esprit.

Pourquoi est-ce que tu tues ?

J'aurais dû me poser cette question plus tôt. J'aurais dû m'interroger sur la façon dont Balthazar traitait les Zaishens. Sur la façon dont il me traitait, moi.

Pour lui, nous n'étions rien de plus que des armes.

Des accessoires. Des instruments. Des outils dont il pouvait se servir, puis se débarrasser.

Des milliers de visages fragmentés me regardaient depuis les facettes du cristal. Sur chacun d'entre eux, on lisait la même douleur. Ils essayaient tous de trouver une réponse à la question d'Atsu.

18 À la garnison, je ne savais pas encore.

Je n'avais pas essayé de répondre à la question. Je me rends compte aujourd'hui qu'en protégeant l'épée éteinte de mon dieu, j'essayais de redonner à ma vie le sens qu'elle venait de perdre.

J'étais en proie à la confusion et au désespoir. Mon dieu était mort. Ma famille était devenue une ennemie jurée d'Elona. Celui que j'avais vénéré était désormais un paria qui avait failli détruire le monde dans un accès de folie.

J'avais passé ma vie à faire les louanges de Balthazar.

Ce Balthazar-là souriait à ceux qui agissaient.

À ceux qui allaient de l'avant, sans reculer.

À ceux qui n'hésitaient pas, ni dans la vie, ni sur le champ de bataille.

À ceux qui étaient capables de prendre une vie pour en sauver d'autres.

Le Balthazar des Zaishens ne tuait pas, il protégeait.

Telles étaient les vertus de Balthazar. Elles m'avaient servi de guide. C'était à elles que je devais ma force et ma détermination. Et je ne pourrais plus jamais en parler.

Dans cette garnison, je ne voyais pas comment continuer à vivre. Rien n'avait de sens. Je voulais que tout se termine. Je voulais qu'ils me tuent.

Le Commandant m'a montré une autre voie.

19 Zalambur et les Hamaseen s'étaient servis de moi comme je m'étais servie de mon fusil : pour eux, je n'étais qu'un outil tirant des balles pour aider un homme à devenir plus puissant que les autres.

Balthazar s'était servi de moi pour attaquer le dragon de cristal sans se soucier des conséquences pour les Zaishens.

Et le Commandant ? Il m'avait vue dans une vision. Une prophétie.

Pour la première et la seule fois, mon destin était clair. Je n'avais pas besoin de me demander si j'avais choisi la bonne voie ou si je faisais confiance aux bonnes personnes. Je n'avais pas besoin de savoir si mes balles ou ma lame étaient utilisées à bon escient.

Ce n'était pas un homme ou un dieu qui m'avait choisie, mais le destin. Je n'avais plus à m'inquiéter.

Et puis, il y avait autre chose. Au cours des dernières semaines, j'ai compris ce qu'étaient vraiment la famille et le commandement. Aurene avait la magie de Balthazar à sa disposition, et malgré cela, elle était bienveillante et attentionnée. Elle se battait pour ceux qui étaient plus faibles qu'elle. Elle est morte en protégeant le Commandant. En nous protégeant tous.

Balthazar n'aurait jamais été capable d'un tel sacrifice.

J'ai enfin compris.

20 Balthazar n'est plus.

Aurene n'est plus.

La Tyrie n'en a plus pour longtemps.

Mais je suis toujours là. Avec le Commandant et le Pacte. Avec les Zaishens.

Mon destin est d'assister à la fin du monde. Je continuerai de répandre les commandements de Balthazar jusqu'à ce que le sol tombe en poussière sous mes pieds. Je raconterai l'histoire d'Aurene et de son champion jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'air à respirer et que je tombe dans le vide.

Tous ceux à qui j'ai fait confiance m'ont quittée.

À présent, alors que la fin approche, c'est à moi-même et au destin que j'accorde ma foi.

Rien d'autre ne compte.

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